mercredi 19 septembre 2018

“Mon cœur m'a poussé à naviguer vers l'Égypte !" (citation reprise par Laurent Laporte)

À l'intérieur des souqs du Caire, 1892, par Charles Wilda (1854-1907)
 "Que les vents nous soient propices ! Nous nous confions à leur aile inconstante, comme ces oiseaux nomades que la rigueur de la saison chasse dans des climats plus voisins de l'aurore.
Car, si tu veux savoir ce que je viens faire dans ce pays, je te répondrai comme Ulysse au pasteur Eumée : “Mon cœur m'a poussé à naviguer vers l'Égypte !” J'ai pris l'innocente fantaisie de suivre le vol des hirondelles, et je suis venu, poussé par je ne sais quelle nostalgie des pays froids, sans autre but que de voir, moi aussi, le soleil, les crocodiles et les palmiers ; j'étais las d'entendre toujours vanter l’ “Arabe et son coursier”, et un beau jour je me suis laissé enjôler par cette petite folle d'imagination à qui les plus grands voyages ne coûtent rien, et qui a fini par m'entraîner, à la suite de ses rêves, dans ce magique Orient.
Je t'avouerai maintenant que j'en suis ravi. La petite folle ne m'a pas trompé, et les plus belles promesses qu'elle inventait pour me séduire semblent encore pâlir devant la réalité.
Comment te peindre, en effet, notre étonnement en touchant cette vieille terre des Pharaons ? Nous venions de quitter la France, plongée dans toutes les tristesses de la saison des frimas ; l'hiver était descendu du sommet des Alpes, le front couronné de brouillards. Il avait étendu sur nos campagnes son blanc manteau de neige et promené partout son cortège lugubre : vent glacial, arbres dépouillés, branches grelottantes, nuages noirs sur un ciel gris, rayons avares d'un soleil pâli, rien ne manquait à l'horreur du tableau.
Et subitement, sans transition, par un de ces brusques changements de décor, comme on en voit dans les féeries, nous nous trouvons transportés sous un ciel clair et limpide, avec un soleil d'été, des arbres feuillés, des jardins épanouis, des fleurs souriantes et des jours allongés comme par enchantement. Le contraste avait été d'autant plus saisissant pour nous que les six jours de notre traversée étaient restés enveloppés dans une brume fort épaisse qui nous suivait obstinément depuis Lyon. Cette perfide Méditerranée, que tu aimes tant, nous avait traités tout à fait en marâtre, et nous étions arrivés très vite, mais beaucoup trop bercés par un grand vent du nord-ouest, que les matelots appelaient une belle brise, quand nous étions tout fiers de dire notre petite tempête. Enfin nous avions passé six jours sur mer sans voir ni le ciel ni l'eau, lorsque un beau matin nous nous éveillâmes dans le port d'Alexandrie.
Passer ainsi brusquement de l'hiver à l'été, du mois de janvier au mois de juin, c'est une antithèse peut-être banale au théâtre, mais à coup sûr étrange et originale dans la vie réelle. On a beau s'y attendre, on reste ébloui et stupéfait.
Nouvel étonnement quand nous nous aventurons à travers le labyrinthe moderne des rues d'Alexandrie et du Caire ; les hommes, les femmes, les enfants, les chameaux, les ânes, les chiens, les pipes, les chapelets, les turbans, tout est matière à surprise et sujet d'admiration. C'est un coup d'œil indescriptible. (...) L'Orient est bien toujours la terre des “Mille et une Nuits”.
Ajoute à tout cela le charme de voir sur sa tête un ciel tout bleu ; ajoute à cet éblouissement de la vue l'éblouissement des souvenirs, l'émotion de fouler cet antique sol qui résonne des plus grands noms de l'histoire : Moïse, Joseph, Pharaon, Alexandre ; ajoute enfin le plaisir de voyager avec les plus charmants compagnons que puisse donner l'amitié, et tu n'accuseras pas les élans d'un enthousiasme trop facile.
Ainsi donc, je m'embarque pour la Haute-Égypte avec un gros bagage d'illusions ; je vais voir à mon tour Eléphantine, qui n'est plus un royaume, et les vieux débris de Thèbes, déjà ruinés au temps où Germanicus les visitait ; et, puisque tu le désires, j'arracherai quelques feuilles de mon livre de notes, que je t'enverrai en signe de fraternelle amitié.
Combien de temps mon voyage durera-t-il ? Je l'ignore. Mais ne t'inquiète pas en me voyant naviguer dans le pays où mûrit le lotus, car, s'il existe un fruit assez doux pour faire oublier la patrie, je n'en connais point qui puisse faire oublier l'amitié."
 

extrait de L'Égypte à la voile, 1870, de Laurent Laporte (1843 - 1922), conseiller honoraire à la cour d'appel de Paris.

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