lundi 24 septembre 2018

"Rien ne blesse le regard dans la campagne égyptienne" (Gabriel Charmes)

photo Marc Chartier
"Si l'Égypte agricole est un présent du Nil, l'Égypte tout entière est un présent du soleil. Cette longue plaine verte, sans aucun accident de terrain, où de vastes champs de bersim, sorte de trèfle d'une taille considérable, s'étendent à perte de vue traversée de part en part par le Nil coupée dans toutes les directions par des canaux ; bigarrée çà et là par des villages de terre grisâtre et par des bois de palmiers couverts de poussière, serait fort laide sous le ciel sombre de nos climats occidentaux. Toutes les teintes y paraîtraient obscurcies, le sable du désert y serait noirâtre, la verdure elle-même y prendrait des tons sombres et crasseux. On n'y aurait pas la ressource des accidents de terrain, des vallons frais et gracieux, des ruisseaux limpides, des pelouses toujours arrosées, des bouquets d'arbres, des coins et des racoins mystérieux qui font le charme de nos campagnes européennes. On peut marcher des heures entières en Égypte sans trouver d'autre ombre que celle d'un talus ou celle que projette au loin une tête de palmier. Tout y est sec et à découvert.
Mais, grâce à la merveilleuse lumière d'Orient, ce pays de plaine ne paraît pas un pays plat ; la diversité des nuances supplée à la diversité des contours : elle relève certains objets et en plonge d'autres dans une pénombre discrète ; elle les modèle tous de la manière la plus puissante ses jeux, multipliés à l'infini, produisent les effets les plus variés et les plus saisissants. 

À dire le vrai, la lumière est tout en Égypte : supprimez-la, vous aurez la contrée la plus monotone du monde ; restituez-la, vous avez un pays d'une beauté accomplie. L'Égypte est un réflecteur dans lequel un ciel limpide se mire avec une incomparable suavité.
Rien ne blesse, en effet, le regard dans la campagne égyptienne, quoique tous les tons y soient d'une violence, j'allais dire d'une férocité étonnante. La nature n'y recule devant aucune hardiesse ; elle y place à côté l'une de l'autre les cou
leurs les plus disparates sans affaiblir en rien leur valeur ; elle ne les dégrade pas pour les combiner, ces procédés artificiels de l'art humain lui sont inutiles. Pour produire l'harmonie, il lui suffit de noyer l'ensemble de son œuvre dans une sorte de vapeur opale, d'une nuance transparente et presque imperceptible, qui en estompe toutes les parties et les empêche de se heurter. Elle ne recourt jamais aux procédés de ces peintres qui composent une teinte de mille nuances diverses plus ou moins mélangées et fondues. Elle agit avec une entière franchise, bien sûre d'atteindre par les moyens les plus simples l'effet qu'elle veut produire. C'est dans une gamme unique qu'elle compose ses plus belles symphonies. Les fonds noirâtres de la campagne européenne n'existent pas en Égypte ; l'obscurité n'y sert jamais à faire ressortir la lumière ; les ombres les plus épaisses y sont d'un bleu ou d'un violet délicat ; le rose y sert de transition entre le rouge écarlate du ciel et le vert foncé de la vallée du Nil ; des demi-tons dorés relient le vert au jaune ardent du désert, et toutes ces couleurs, d'une clarté et d'une unité parfaites, s'accordent entre elles sans efforts, sans secousses, sans éblouissements, avec une grâce et une splendeur merveilleuses."



extrait de Cinq mois au Caire et dans la Basse Égypte, 1880, par Gabriel Charmes (1850-1886), journaliste et explorateur français

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