jeudi 27 septembre 2018

"Le Nil fut en quelque sorte le premier instituteur des Égyptiens" (Joseph Agoub)


photo Marc Chartier
"Le Nil, ce fleuve merveilleux qu'on pourrait appeler le créateur de l'Égypte, puisqu'elle n'eût été sans lui qu'une aride solitude, fut en quelque sorte le premier instituteur des Égyptiens. Dans ses débordements périodiques, il confondait tous les ans les limites des propriétés, et l'on était obligé de mesurer de nouveau la superficie des terres. Chacun rentrait alors dans son patrimoine : comme les citoyens étaient tous intéressés à l'exactitude de l'arpentage, on fit de la géométrie une étude assidue. Cette science fut donc inventée en Égypte presqu'en même temps que l'agriculture, qui naquit partout avec l'homme. 
Mais le bienfait de l'inondation n'atteignait pas également toutes les surfaces labourables de la contrée ; l'industrie vint réparer cette négligence de la nature : de nombreux canaux sillonnèrent l'Égypte dans tous les sens, et une habile distribution des eaux, multipliant le fleuve à l'infini, porta la fécondité et la vie jusqu'aux confins du territoire : de là, les connaissances hydrauliques, qui étaient si intimement liées à la prospérité intérieure du royaume, et auxquelles les Égyptiens, en creusant le fameux lac de Moeris, donnèrent une si utile et si éclatante application. 
Il importait surtout à ce peuple investigateur d'observer la marche des astres, afin de déterminer les diverses époques de l'année agricole ; sous un ciel aussi constamment pur, le système des phénomènes célestes fut presqu'aussitôt compris qu'étudié, et l'astronomie devint la science favorite des Égyptiens. 
La nature avait sans doute beaucoup fait pour l'Égypte en la resserrant à l'orient et à l'occident, entre deux chaînes de montagnes qui la protégeaient contre les envahissements du désert ; mais il semble qu'elle eût eu regret de ne rien laisser à faire aux Égyptiens : elle ouvrit, d'intervalle en intervalle, de larges vallées, qui, interrompant ces remparts éternels, offraient un libre accès à l'irruption des sables. Aussitôt des bois d'acacias et de palmiers occupèrent ces dangereuses issues, et la marche du désert fut arrêtée. En d'autres endroits, des constructions immenses s'élevèrent, et on eût cru y voir une continuation des masses de la montagne. Tant d'efforts ne furent point perdus pour les Égyptiens : les sables respectèrent la limite des terres cultivées, et ce triomphe de l'agriculture contre le désert trouva une ingénieuse allégorie dans le combat d'Osiris et de Typhon. 
Après avoir ainsi corrigé la constitution géologique de leur pays, pourvu à tous les besoins de l'industrie, garanti toutes les existences et fécondé les diverses routes de la prospérité nationale, les Égyptiens, régis par des lois qu'ils croyaient tenir des dieux, et désormais sûrs du présent, portèrent leurs regards vers l'avenir. Ils conçurent la noble ambition de perpétuer dans les âges futurs leurs titres à la reconnaissance des hommes ; ils voulaient transmettre à la postérité la plus reculée le dépôt sacré de leurs connaissances, les souvenirs historiques de la patrie et l'ensemble de leurs dogmes religieux. Rien ne leur parut plus propre que l'architecture à réaliser cette grande et morale pensée. Alors il se développa dans toutes les veines de la société une énergie extraordinaire : tous les bras et toutes les volontés se réunirent dans un commun effort ; le sein des montagnes fut creusé, des carrières nombreuses livrèrent aux ciseaux leurs granits les plus précieux, des blocs d'une proportion colossale descendirent des hauteurs de Syène et naviguèrent sur le fleuve. Bientôt d'un bout de l'Égypte à l'autre, des édifices prodigieux, ouvrages les plus étonnans qu'ait jamais tentés la puissance humaine, peuplèrent les airs de leurs sommets gigantesques, et portèrent jusqu'au ciel les images des dieux et les louanges des héros."

extrait de Discours historique sur l'Égypte, par Joseph Agoub (1795-1832), orientaliste et poète

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