lundi 24 septembre 2018

"Pour un Égyptien, le Nil c'est sa patrie" (Fernand Leprette)

photo MC

"À son fleuve l'Égypte doit, à proprement parler, l'existence ainsi que sa personnalité, son unité. L'on ne s'étonne pas que le Nil ait été pour elle un personnage mystique venu du ciel et même un dieu. (...) 
"Les autres pays n'ont point de Nil", déclarait avec orgueil mon cuisinier Abdou. Et, de fait, le Nil d'Égypte est un fleuve à part. Il n'a guère de fantaisies. Il ne se contente pas de saluer, d'un geste rapide et désinvolte les gens qui le regardent. Il ne bavarde point. Il ne fait point couler, pour le seul plaisir des yeux, une onde transparente mais stérile. Il dédaigne l'ordinaire parure fluviale. C'est un dieu, je l'ai dit. En juin, d'un élan régulier, irrésistible, il pousse aux portes d'Assouan sa masse liquide, qui a l'épaisseur et la couleur du sang, qui en a aussi les vertus. L'eau, qui monte d'une hauteur prévue le long des rives, pénètre dans le corps même de la vallée par d'innombrables vaisseaux. Et ainsi, jusqu'à la mer, il porte le précieux limon. Lorsque, épuisé d'avoir donné la vie, il accepte de se retirer, il le fait sans hâte, sans causer de surprise, insoucieux de laisser apparaître, au milieu de son lit, de longues traînées de sable. Mais s'il semble mourir en octobre, c'est pour renaître l'année suivante et, à travers ce double rythme de vie et de mort, il affirme sa divinité.
De ce Nil, sans qui elle ne serait qu'un désert, l'Égypte est devenue l'esclave attentive, reconnaissante. Elle presse contre ses berges bêtes et gens, comme pour l'honorer, en vérité parce que c'est le maître qui dispense toute richesse. Aussi entend-on, d'Assouan à la mer, la grinçante mélopée des chadoufs, des vis d'Archimède et des sakiehs. Aussi voit-on, tout le long de ses berges, des gars au torse de bronze se courber et se redresser sans trêve cependant que tournent, en rond, sans fin, des buffles, des chameaux et des ânes aux yeux bandés. La plaine a toujours soif de l'eau miraculeuse.
Mais le fleuve sacré, à son tour, a dû se soumettre au génie de ses adorateurs. Autrefois, dans toute l'Égypte, on le laissait répandre à son gré, sur les champs et les pistes toute l'eau de sa crue et, pendant de longs mois, la sécheresse reprenait son empire. Aujourd'hui, on a barré le lit du fleuve ; ses eaux ont été captées ; un système de vannes les a mises à la disposition du fellah, à tout moment de l'année.
Le fellah a fait de la vallée entière une table parfaitement horizontale, un jardin strictement divisé en parcelles que bordent et traversent des rigoles et des drains dont la pente est calculée avec une savante minutie. Aujourd'hui on ne taille plus de colossales statues en l'honneur du dieu fluvial, mais on lui élève, à témoin le barrage d'Assouan, d'une beauté géométrique, industrielle et moderne, de formidables monuments d'architecture auxquels l'antique granit rose confère la même noblesse. 
L'histoire nous a rapporté quelle était la frayeur des anciens Égyptiens lorsque la crue du Nil arrivait en retard au rendez-vous et que la terrible sécheresse des déserts menaçait la Vallée. Sans doute, ne jette-t-on plus au fleuve en sacrifice, ni corps de jeune vierge, ni mannequin, ni bouquet même. Mais que le peuple vienne à imaginer que son flot puisse être détourné de l'Égypte ou simplement amoindri, une inquiétude panique saisit le pays, et tous, fellahs et effendis, cultivateurs des villages et boursiers d'Alexandrie s'unissent dans un même sentiment de crainte et de révolte, comme devant la mort. Si bien qu'on peut affirmer que, pour un Égyptien, le Nil c'est sa patrie, et l'amour du Nil, l'élément fondamental de son patriotisme." 


extrait de Égypte terre du Nil, 1939, par Fernand Leprette (1890-1970), écrivain et intellectuel français ayant longtemps vécu en Égypte

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