samedi 29 septembre 2018

"La grandeur des pierres que les Égyptiens ont mises en œuvre est seule capable d'exciter l'admiration" (Caylus)

photo Marc Chartier
"L'architecture me paraît être l'art auquel (les Égyptiens) se sont le plus appliqués, non celle qui frappe par une agréable harmonie, et qui annonce dès le premier coup d'œil la nature de la chose qu'elle décore ; mais la bâtisse solide et majestueuse, où l'on voit le germe de tout ce que les Grecs ont su y découvrir. 
Les Égyptiens n'ont pas connu les Ordres, c'est-à-dire qu'ils n'ont pas été soumis à des proportions. Inventeurs, ils ont fait ce qui leur convenait, et ne paraissent pas avoir admis rien d'inutile ; ils ont employé les pilastres et les colonnes. Ils les ont ornés de chapiteaux, de bandeaux, de bases et de cannelures ; ils ont profilé et décoré les entablements : mais il y a apparence que tous ces ornements ont été arbitraires, puisqu'ils n'ont jamais été répétés ; et c'est ce qu'il est aisé de voir dans plusieurs auteurs modernes, et surtout dans Pococke, où l'on peut du moins distinguer la variété de toutes ces parties, et se former une idée du développement qui s'y trouve rapporté. 
À l'égard des colonnes, je crois qu'ils ne les ont pas seulement regardées comme un moyen solide, pour percer et allégir à l’œil les espaces immenses que leurs bâtiments occupaient ; mais qu'elles leur étaient nécessaires pour soutenir leurs plafonds, puisqu'ils ignoraient absolument l'art de faire des voûtes.
Les descriptions des deux Labyrinthes et des ruines de Thèbes, dans Hérodote et dans nos voyageurs, élèvent l'esprit. Nous ne voyons cependant que les mauvaises gravures qui les représentent, ou de faibles dessins, plus capables de détruire une idée que de l'embellir. 
La grandeur des pierres que les Égyptiens ont mises en œuvre est seule capable d'exciter l'admiration. Quelle patience n'a-t-il pas fallu pour les tailler ! quelles forces pour les mettre en place ! Mais ces objets, quelque considérables qu'ils soient, s'évanouissent, pour ainsi dire, quand on se rappelle l'idée des Pyramides et du lac Mœris. Ces monuments sont des sources intarissables d'étonnement, par la grandeur de l'entreprise à laquelle il paraît que le succès a toujours répondu. 
L'art de construire les voûtes a donc été inconnu aux Égyptiens ; et si l'on en trouve dans leur pays, il faut les regarder comme une suite de leur commerce avec les Grecs et les Romains. On observera encore que quand même les bois auraient été communs en Égypte, les Égyptiens se seraient bien gardés d'en employer dans leurs bâtiments. Ils voulaient aussi que les pierres ne dussent leur force qu'à elles-mêmes, et qu'à la justesse de leur coupe ; c'est pourquoi ils n'ont jamais introduit aucun métal pour la liaison de leur bâtisse. Voilà les moyens par lesquels ils font parvenus à une gloire immortelle.
Les progrès de la sculpture nous semblent avoir été très lents en Égypte ; il se pourrait cependant que nous fussions dans l'erreur. Cet art, traité avec le même esprit que l'architecture, est arrivé, parmi les Égyptiens, à un pareil degré de perfection, et ils y ont également recherché la solidité, qu'ils n'ont jamais perdu de vue. Si l'on convient de ce fait, que je regarde comme démontré, on n'attribuera qu'à l'envie de produire des ouvrages immortels la réunion des jambes qu'ils ont conservée si longtemps dans leurs statues. Le Colosse de Memnon est une figure des plus anciennes ; elle a véritablement les jambes séparées, mais par derrière elles tiennent au bloc : ils ont en ce cas suivi la nature ; ce qu'ils n'auraient pas fait s'ils n'avaient trouvé un point de solidité. Quand ils ont été privés d'un pareil secours, ils ont cherché cet appui sur la chose même. C'est en conséquence de ce principe qu'ils ont toujours représenté accroupis les Sphinx et les autres animaux, dont les statues remplissaient l'Égypte et décoraient principalement les avenues qui conduisaient à quelques-uns de leurs temples et de leurs palais. Le goût
pour la solidité les a empêchés de faire saillir aucune partie, et les a bornés à des attitudes simples, qui sont devenues monotones : et cette monotonie, qui n'était peut-être pas un défaut à leurs yeux, devait être inévitable, les combinaisons des attitudes étant fort resserrées, et l'action étant absolument retranchée. Cependant il ne faut pas croire pour cela que leurs artistes aient toujours été dépourvus d'une forte de finesse dans les détails. II est inutile de pousser plus loin cet examen : on conviendra
que leurs sculpteurs ont senti et exprimé le grand, et c'est en ceci que consiste la première et la plus essentielle partie de l'art, puisqu'elle seule élève l'esprit du spectateur.
C'est encore le même désir de faire passer leurs ouvrages à la postérité qui leur a fait préférer les bas-reliefs en creux, à ceux qui sont de demi-bosse ; ces derniers étant exposés à un plus grand nombre d'accidents. Enfin, ils ont connu toutes les parties de la sculpture, jusqu'à la gravure des pierres."


extrait de Recueil d'antiquités égyptiennes, étrusques, grecques et romaines, tome 1, 1752, par Anne-Claude-Philippe de Tubières de Grimoard de Pestels de Lévi de Caylus ("Caylus") (1692-1765), arrière-neveu de Mme de Maintenon, antiquaire, dont le Recueil d’Antiquités en sept volumes est "un véritable monument de connaissance et de savoir".

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