samedi 29 septembre 2018

"Oui, toute la dignité humaine est déjà là, dans cette mélancolique procession de pyramides" (André Chevrillon)

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"Le fleuve rentre dans son lit et se retire des campagnes, laissant de vastes plages pâles, fermées au loin par des futaies africaines de palmiers. À l'occident, les pyramides fauves sont les seuls vestiges humains : leurs trois triangles millénaires montent, graves, fatidiques comme d'antiques énigmes, sur le grand ciel humide qui couve le pays par ce triste jour de pluie. 
Largeur du fleuve qui s'étale comme un lac ; c'est une étendue limoneuse, d'un jaune bourbeux, terne, uni. Mais cela se précipite en avant avec véhémence, ondulant en millions de plis, droit et vaste comme un bras de mer qui couperait en deux la contrée. On sent le fleuve d'un très grand continent ; cela n'est pas européen : c'est trop vaste et trop fort. Toute cette eau lancée vers le nord vient de très loin, des profondeurs de l'Afrique que lavent, que dénudent les pluies diluviennes d'été, leur arrachant toute cette bourbe qui fait l'opulence brune du fleuve et de ces campagnes. Ce Nil, dans cette basse Égypte, c'est de l'Afrique équatoriale descendue au milieu des régions civilisées, y mettant sa violence et sa sauvagerie. Il est là-bas ce qu'il est ici, aussi large et magnifique : il ne reçoit pas un affluent depuis qu'il a quitté le dix-huitième parallèle. 
À mesure que l'on s'éloigne du Caire, tout devient plus ample et plus simple : des deux côtés, les constructions humaines ont déjà disparu, les futaies de hautes palmes s'épaississent ; leurs troncs serrés forment une sorte de mur dense, et, par-dessus, les milliers de têtes rayonnent, sombres, dans le ciel. Les tournants sont grandioses, découvrant, révélant tout un pays. À gauche, le ruban végétal, la bande toute claire et verte de maïs et de cannes s'est rétrécie, tout de suite dominée, étreinte par la chaîne blonde du Mokatam. Et soudain, un coin du vieux Caire reparaît pour nous dire adieu, terne, mort comme le désert environnant, blond et tout uni de ton, difficile à distinguer de la chaîne aride, un morceau de ville inanimée qui ne semble pas faite pour l'homme et qu'on dirait taillée dès l'origine des choses dans cette falaise. Et ce sont des dômes, des minarets, et, par-dessus tout, la mosquée aiguille, le jet grêle dans le ciel de ses deux fusées de pierre. 
Toute cette journée-là, les pyramides nous ont poursuivis. Nous ne pouvions pas quitter ce cimetière memphite, arriver au bout de cette nécropole qui est la plus ancienne et la plus vaste que l'on connaisse. Gizeh, Sakkarah, Dachour, Meidoum, de loin en loin, jalonnant le cours du Nil, elles surgissaient par groupes, gardant mystérieusement le seuil de l'infini saharien, de plus en plus délabrées et désolées à mesure que nous remontions et qu'elles s'espaçaient davantage, chaque groupe plus inquiétant, plus enfoui dans les sables et perdu dans la solitude. Lorsque l'on pensait, après des heures de navigation, les avoir enfin laissées derrière soi, de nouveaux triangles se levaient comme des voiles de vaisseaux derrière la ligne d'horizon. À la longue, elles se rapprochaient de nous et, alors, on reconnaissait qu'elles n'avaient presque plus de formes à force d'avoir été démantelées, usées par les siècles et par l'homme avide et fouilleur. C'étaient des buttes fauves à demi écroulées, confondues au désert, ou bien des piles de tours quadrangulaires à pans inclinés, en retrait les unes sur les autres, les noyaux primitifs de la pyramide sortant d'une colline ruinée. Premiers monuments de l'histoire humaine par lesquels l'âme inquiète, qui aspire et qui aime, tout de suite a essayé de protester contre la mort, de lutter contre l'indifférence silencieuse de ce qui est pour toujours. Oui, toute la dignité humaine est déjà là, dans cette mélancolique procession de pyramides qui se suivent toute cette journée au bord de l'immensité muette. 
Ce premier soir fut bien beau : nous sortions de la région des grands nuages gris, des grandes pannes d'automne que la Méditerranée avait soufflées jusqu'au sud du Delta, et nous découvrions les régions heureuses, un monde d'immobilité où tout s'enchantait dans la pure lumière. La chaîne aride, à l'orient, ceignait au loin la plaine ; c'était une indécise bande rose à peine effleurée d'ombres bleuâtres, et d'une telle légèreté que cela ne semblait même pas une vapeur, mais un simple jeu de lumière autour du monde terrestre et vert, comme certains rayonnements mystérieux d'aurores boréales dans l'ombre du soir."


extrait de Terres mortes : Thébaïde, Judée, par André Chevrillon (1864-1957), neveu d’Hippolyte Taine par sa mère, grand voyageur, collaborateur à La Revue des deux mondes, élu à l’Académie française le 3 juin 1920

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