dimanche 30 septembre 2018

Propos d'un âne cairote, imaginés par l'académicien Robert de Flers



"Le jour, c'est une procession ininterrompue de minuscules baudets. Le Caire est une ville de cent mille ânes. Il y en a de gris foncé, de gris perle, de pommelés, de fauves et de brun noir ; certains ont les jambes et la croupe ornées de jolis quadrillages dessinés au rasoir, qui semblent les vêtir d'une étoffe à jour. Ils sont harnachés de maroquin vert, jaune ou rouge ; leurs brides son souvent incrustées de corail ou ornées de lamelles métalliques et sonnantes, et leurs têtières tout empanachées de soie, de laine et parfois même de plumes vermillon.
Ils vont d'un trot capricieux et saccadé, regardant de côté tout ce qui passe sur les trottoirs avec des yeux malins et moqueurs. En petites personnes très fines et très spirituelles qu'ils sont, ils paraissent se gausser silencieusement du gros pacha ventru, véritable caricature, qu'ils secouent comme un sac trop plein sur le bout de leur irrespectueuse échine. Si les ânes orientaux sont aussi civilisés, s'ils poussent jusqu'au jugement leur instinct de gracieux animaux, c'est qu'ils ont un passé, de glorieux ancêtres, toute une histoire.

J'imagine que si l'on demandait à l'un d'eux pourquoi il lance sur les hommes des regards méprisants et ironiques, pourquoi, étant la moindre des bêtes de somme, il use d'une telle audace, l'âne interviewé répondrait par des hennissements significatifs : "Pourquoi ? je vais te le dire. Si nous vous méprisons, c'est que notre passé égale le vôtre et que nous lui sommes restés plus fidèles. Chez les tiens, les enfants ne reconnaissent plus leur père, et pour se dérober à lui, ils prennent d'autres costumes et d'autres idées. Nous sommes pareils à nos premiers ancêtres, et nous aimons toujours les chardons bleus qui poussent au bord du Nil. Vos civilisations passent, nos coutumes sont immuables ; nous disons aujourd’hui les mêmes choses qu'au temps lointain où Chéops et Chefren ne levaient pas encore vers le ciel leurs cimes orgueilleuses et dorées. Vous appelez votre vie le progrès, nous appelons la nôtre le bonheur.
Nous nous souvenons qu'un poète, presqu'un dieu, qui était aveugle et qui marchait appuyé sur un bâton, donna notre nom à un illustre guerrier. Les conteurs orientaux ont eu sans cesse recours à nous pour l'imagination des peuples, qui sont de véritables enfants.
Les rois nous placèrent auprès de leurs épouses pour les surveiller, ce qui nous donna fort à faire ; celles-ci nous prièrent de conduire leurs maris bien loin dans le désert en leur suggérant l'espoir de quelque butin.
Mes semblables ont rempli les écuries de la fille de Pharaon Rhampsilite, et cette femme ayant eu de grands qualités, nous avons reconduit jusqu’à leurs palais tous les hommes importants qui la vinrent entretenir les affaires de l'État et, paraît-il, d’autres choses plus sérieuses et plus douces à la fois. Nous avons senti l'étreinte des genoux du sorcier Bition, dont le cœur enchanté se détachait de la poitrine sans qu'il perdît le souffle, et qui eut la science merveilleuse de se transformer tantôt en bœuf, tantôt en arbre, si bien qu'un jour, par une méprise sacrilège, un de mes parents faillit se repaître de son beau feuillage. Nous avons servi de monture aux prêtres les plus puissants, même à l'Hierogrammate dont la tête, comme la mienne, était ornée de plumes, et qui tenait dans ses mains une palette garnie de l'encre et des joncs nécessaires pour écrire.

Mais nous fûmes dirigés par des mains plus légères et moins pures. Les courtisanes et les femmes dissolues se disputaient nos services ; il y en eut beaucoup puisque, d'après Hérodote, un historien qui ne nous néglige pas, un Pharaon frappé de cécité et qui, selon une divine et inconcevable décision, ne devait retrouver la lumière que dans les bras d'une femme n'ayant point trompé son mari, ne put découvrir un pareil trésor, après avoir essayé les esclaves, les femmes libres et la reine elle-même ; il resta probablement aveugle jusqu'au jour de sa mort. Il en est mille autres preuves que je n'ai point le temps de te donner. Je veux cependant ne pas omettre ce sage souverain, digne pour sa clairvoyance d'être le roi des ânes et même celui des hommes, qui s'aperçut que pour n'être plus trompé par sa femme il n'y avait d'autre ressource que de lui donner dès le lendemain du mariage une tasse de café délicieusement empoisonné ; un jour pourtant une nouvelle épouse parvint à lui conter durant la nuit une histoire d'un tel intérêt que, l'aurore l'ayant arrêtée dans son récit, elle obtint un sursis jusqu'au jour suivant. Il en fut ainsi pendant de longues années, et le souverain et l'habile conteuse sont morts l'un et l'autre avant que l'histoire soit terminée. J'aurais bien voulu savoir quel était ce récit merveilleux, mais elle ne le conta jamais plus à personne. (...)
Et maintenant tu sais un peu pourquoi je suis fier de mon passé ! pourquoi je me moque si volontiers des hommes, alors que je promène sur mon échine, que tu traitais d'irrespectueuse, quelque pacha interlope qui n'est pas toujours le fils de son père et jamais celui de ses œuvres, pourquoi je me plais à le déposer à terre par une bonne ruade, et pourquoi j'en ris jusqu'aux larmes. Lorsque j'ai à faire à quelques benêts voyageurs qui parcourent les bois de palmiers et les bords du Nil en regardent dans de gros livres rouges ou bleus "si c'est bien ça", je me contente de les inquiéter par de légers sautillements. Aux femmes je suis toujours plus indulgent ; leurs jupes me caressent de façon agréable, et j'agis en âne qui sait son monde.
Chacun me paie son tribut. Je suis à la fois le juge ou l'exécuteur ; et, crois-moi, mes fils peut-être te le prouveront à quelque Exposition universelle de l'avenir, les petits ânes égyptiens pommelés ou gris perle seront un jour les derniers dépositaires de la justice."

extrait de Vers l'Orient, par Robert de Flers (1872-1927),
dramaturge, librettiste et académicien français

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