mercredi 19 septembre 2018

"L'intérêt de l'Égypte est dans ses campagnes et dans ses ruines" (Adolphe Sala)

photo Marc Chartier
 "Rien de lumineux, de coloré, de fantastique, d'étourdissant, d'éblouissant comme la vue de cette immense cité [le Caire], si on la contemple, c'est le mot, du haut de la citadelle, avec ses minarets si nombreux, ses mosquées qui, de loin surtout, paraissent si élégantes, avec ses horizons verdoyants ou sablonneux ! (...) C'est fort pittoresque, je n'en disconviens pas, mais fort peu attrayant, je vous assure, et, à part le mérite de la nouveauté, à part celui plus grand encore d'être la capitale de l'Égypte, j'ose dire que l'intérieur de cette ville, dont le nom rappelle pour nous tant de souvenirs, ne mérite pas la réputation qu'on lui a faite. Je voudrais y voir habiter toute la vie ses enthousiastes les plus éloquents.
Non, l'intérêt de l'Égypte n'est pas là. Il est dans ses campagnes et dans ses ruines. Dans ses campagnes qui font sa richesse, dans ses ruines avec lesquelles on refait l'histoire du monde. Le soleil qui les éclaire est si beau qu'on n'ose se plaindre de sa chaleur ! Les eaux du Nil qui les inondent sont si fertilisantes qu'on n'ose dire qu'elles sont sales ! Les palmiers qui avoisinent les agglomérations de huttes de terre appelées des villages font si bien à l'œil, à côté de quelque minaret s'élevant au-dessus de ces cabanes, ou de quelque mauvais dôme écrasé, blanchi à la chaux, dont un architecte de village a dessiné les arabesques, que l'on trouve à faire avec cela de beaux paysages en Égypte, du moins dans ce que j'ai vu de l'Égypte ! (...)
N'allez pas croire (...) que la campagne que j'ai traversée en venant d'Alexandrie au Caire soit déserte ; bêtes et gens y abondent. Tout le long des canaux et de la route de terre longeant la voie ferrée, car on va en chemin de fer d'Alexandrie au Caire, j'ai vu des populations rurales très nombreuses, des troupeaux de buffles et de bœufs en assez grand nombre. Des chameaux et des ânes ne parlons pas, ils sont partout et servent à tout. Toutes les gravures de voyages, les albums de voyageurs, peintres ou amateurs, vous feront connaître mieux que mes descriptions les costumes de ces populations de fellahs. Mais ce que le dessin ne peut reproduire, ce dont quelques pinceaux habiles peuvent seuls nous donner une idée, c'est cet air de résignation fatale, cet air de langueur ou de désintéressement des choses du monde que les physionomies reflètent presque toutes ici. Je ne vous parlerai pas de la grâce des femmes à porter les cruches d'eau sur leurs têtes, à les soutenir du bras dans des poses si connues des grands peintres.
Tout cela est dit et très bien redit, mais malgré tant de répétitions cela frappe toujours quand on le voit pour la première fois. Qu'ils doivent être beaux ces regards orientaux lorsque quelque grande passion vient les animer ! J'y pensais en étudiant les figures de marchands accroupis sur le devant de leurs boutiques, attendant pour ainsi dire qu'on les provoque à la vente bien plus qu'ils ne provoquent à l'achat ; mais comme ils s'animaient insensiblement !”
 

Extrait de Une excursion en Égypte, 1859, d'Adolphe Sala (1802-1867), officier de la Garde royale, ingénieur au canal de Suez, journaliste à "L'Opinion publique". A aussi écrit sous le pseudonyme “Viator”.

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