vendredi 21 septembre 2018

"Le plaisir des yeux, voilà le grand mobile de l'architecture arabe" (Raoul Lacour)

 
projet de mosquée de Méhémet Ali Pacha (Alexandrie), par Pascal Coste (1787 - 1879)
"On a dit que les matériaux qui se trouvaient dans le pays avaient une influence énorme sur l'architecture des habitants. Jamais cette prétendue loi n'a eu un démenti plus complet que dans la vallée du Nil. Les ressources naturelles ont toujours été les mêmes : les carrières d'Assouan, de Silsileh et du Mokattan sont loin d'être épuisées ; le limon du fleuve a, de tout temps, fourni des briques dures et résistantes et, pourtant, voyez la différence des œuvres créées aux différentes époques.
Les anciens Égyptiens ont élevé des constructions colossales, de sévères pyramides, des pylônes massifs, des temples austères, des salles immenses, soutenues par des colonnes puissantes. Pour ornements, des peintures vives, mais à teintes plates, des gravures d'hiéroglyphes et de personnages sur les murs, mais qui n'entamaient pas la pierre jusqu'à devenir de la sculpture en relief ; comme système de bâtisse : l'abus de la matière, la recherche de la solidité exagérée, l'emploi de pierres énormes, des supports nombreux, les plates-bandes pour couvrir les salles, les murs avec des talus prononcés. La dimension qu'ils exagèrent dans les façades et dans les plans est celle qui donne au suprême degré l'idée de la solidité : la largeur.
Tout indique la force, la stabilité. Le dieu à qui le temple est dédié, prenant la parole dans les hiéroglyphes de la dédicace, ne manque jamais de promettre l'éternité au monument, "car, dit-il, il est bien construit". Aussi leurs temples sont debout, leurs colonnes soutiennent encore les plafonds. Il faut de bien terribles tremblements de terre, ou la persévérance de plusieurs générations humaines pour renverser leurs obélisques et faire écrouler leurs pylônes.
Une nouvelle race vient se mêler à la population primitive, apportant une religion différente ; il n'en faut pas plus pour changer du tout au tout l'architecture. Au lieu d'évoquer des idées sérieuses, graves, l'art arabe ne présente que des dessins gracieux, des perspectives riantes ; au lieu de la ligne droite, il emploie les courbes et les courbes les plus variées, le cintre, l'ogive, le fer à cheval ; au lieu de la plate-bande et du plafond, la voûte et la coupole ; au lieu de masses énormes et des plans grandioses, des détails sans nombre où l'œil s'égare, et une richesse décorative inouïe dont aucun autre art n'a offert pareil exemple ; au lieu enfin de gros matériaux solides et bien choisis, et qui se trouvaient dans les deux chaînes de montagnes, il emploie le petit appareil, la brique crue ou cuite sur laquelle il plaque le plâtre, qu'il moule en dessins variés, où il enchâsse les faïences émaillées, les mosaïques de marbre de couleur.
Le plaisir des yeux, voilà le grand mobile de l'architecture arabe, celui auquel tout a été sacrifié, souvent même la solidité. De là des constructions fragiles, mais élégantes, des trompe-l'œil, qu'un froid ingénieur pourra trouver mal raisonnés, mais qu'un artiste aura toujours plaisir à contempler. Leurs ogives ne sont d'abord qu'une simple entaille faite à la clef de voûte pour donner plus de légèreté au plein cintre. Plus tard, au contraire, ils ont continué la courbe au delà de la verticale et sont arrivés au fer à cheval, à l'ogive outre-passée. En même temps, ils étranglaient le dôme à sa base et obtenaient la coupole bulbeuse. Ils ont inventé tout un système décoratif que M. Daly a heureusement dénommé du titre de voûte en stalactites, dont l'utilité est à peu près nulle, mais dont l'aspect est des plus heureux ; souvent, en effet, ces stalactites sont des pièces en bois ajoutées après coup et qui ne font corps ni avec la voûte ni avec les murs de soutènement auxquels ils sont censés la relier."

extrait de L'Égypte d'Alexandrie à la seconde cataracte, 1871, par
Raoul Lacour (1845-1870), grand voyageur, passionné d’histoire naturelle et d’entomologie

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